HTML5 Icon

Observer dans la durée les agressions

Parmi toutes les délinquances, les agressions constituent la matière la plus sensible, celle qui soulève le plus de controverses, d’initiatives politiques et législatives. C’est malheureusement aussi celle où la mesure de l’évolution est la plus malaisée. La responsabilité en incombe aux multiples modifications qu’ont subies les mesures ces dernières années.

I. Un champ de mines méthodologiques

Comme elle exclut les contraventions, la statistique policière ne comptait donc traditionnellement pas les agressions n’ayant pas entraîné d’incapacité de travail supérieure à huit jours. Mais, depuis 1981 et surtout depuis le milieu des années 1990, le législateur est intervenu de plus en plus souvent (voir encadré) pour transformer en délits des agressions auparavant rangées parmi les contraventions de cinquième classe. Il s’agissait de réprimer davantage les atteintes causées soit à des personnes vulnérables, soit à des membres de certaines professions que l’on entendait particulièrement protéger, ou bien encore celles commises par des auteurs ou dans des circonstances considérées comme particulièrement répréhensibles. Contrairement à la statistique judiciaire, celle de police n’a pas pris la précaution de distinguer s’il y avait ou non incapacité de travail supérieure à huit jours [1]. Elle est donc désormais incapable de rendre compte de l’évolution des agressions sérieuses.

L’inflation législative concernant le délit de coups et blessures volontaires

Avant 1981, les seules circonstances aggravantes permettant de retenir la qualification de délit, bien qu’il n’y ait pas eu plus de huit jours d’incapacité de travail étaient la préméditation, le guet-apens, l’usage ou la menace d’une arme (art. 311 de l’ancien Code pénal), les coups sur ascendants ou sur enfants de moins de 15 ans (art. 312 de l’ancien Code pénal).

Les enquêtes nationales ont aussi pâti de ruptures. Les EPCV posaient une question-filtre globale de type ‘avez-vous été agressé’, puis interrogeaient, à l’intérieur du module, sur les caractéristiques de cette agression. Les CVS posent cette même question-filtre, mais sans la faire suivre d’un module spécifique. Les cas où l’enquêté a répondu positivement avant de s’apercevoir que l’incident se situait hors de la période observée (ou n’entrait dans aucun des modules proposés par la suite) entrainent un excès de réponses positives empêchant, finalement, l’utilisation de cette question-filtre. On est alors réduit à repêcher à partir des différents modules d’agressions (physique, menace, injure, vols violents) les cas correspondant aux anciennes catégories : agressions physiques caractérisées (avec une ITT supérieure à 8 jours), autres agressions physiques, agressions sans contact physique [2]. De surcroît, l’INSEE avait modifié dans les deux dernières EPCV la formulation de la question, en mentionnant expressément les violences verbales, ce qui a eu un effet dramatique sur le niveau des agressions sans contact physique. Il faut finalement rappeler que les enquêtes de victimation ne peuvent renseigner sur la violence la plus sérieuse, l’homicide ; mais ce défaut porte moins à conséquence que les autres puisqu’on dispose d’une excellente source alternative avec la statistique des causes de décès.

C’est donc à travers ces multiples difficultés qu’il va falloir tenter d’évaluer l’évolution des agressions. Pour cette délinquance si sensible plus que pour n’importe quelle autre, il est pourtant crucial de ne pas rester prisonnier d’observations de court terme et sans point de comparaison qui permettent de justifier n’importe quelle assertion de sens commun.

II. L’homicide est rare

La statistique des causes de décès fournit un terme de comparaison qu’on peut confronter directement aux données policières, puisque les deux utilisent la même unité de compte : la personne décédée [3]. Les ordres de grandeur révélés par les deux sources (figure 1) se sont beaucoup rapprochés depuis que la police a distingué, à la fin des années 1980, tentatives et faits réalisés. Auparavant, les deux sources mesuraient des objets partiellement différents : la police ne distinguait pas homicides consommés et tentatives, en vertu du principe juridique qui assimile la tentative au fait réalisé. Au contraire, la statistique sanitaire ne comptabilise que les morts. La correction est d’autant plus importante qu’il semblait y avoir dans les comptages policiers à peu près autant de tentatives que d’homicides réussis. Comme la part des tentatives paraissait assez constante dans l’ensemble du comptage policier, les deux courbes (avec et sans tentatives) se déroulaient de façons très parallèles. Ce parallélisme a cessé depuis 2009 : la courbe des tentatives connaît une forte croissance alors que celle des homicides consommés ne cesse de décroître. Les attentats terroristes commis en 2015 laissent une trace nettement visible sur les deux séries policières, notamment sur celle des tentatives (blessés) [4]. Hors tentatives, on s’aperçoit que la source sanitaire et la source policière se situent dans des ordres de grandeur qui diffèrent actuellement du simple au triple (de 0,4 à 1,4 pour 100 000 [5]). Dans la statistique des causes de décès, un certain nombre de cas peuvent être classés à tort dans les causes indéterminées ou dans les suicides si l’homicide a été camouflé et que le médecin qui délivre le certificat a été trompé par les apparences. L’écart entre les deux sources n’en reste pas moins difficile à comprendre (sauf à soupçonner des doubles comptages du côté policier) [6].

Figure 1 : Homicides volontaires, taux pour 100 000 habitants, 1971-2017

HTML5 Icon Sources : SSM-SI, Inserm-CepiDc champ : France métropolitaine

Que les tendances soient convergentes dans l’un et l’autre cas – et même bien corrélées (0,90) – constitue finalement l’enseignement le plus intéressant de cette comparaison : en tendance, l’homicide volontaire se situe actuellement à un niveau très bas7.

III. Les agressions physiques non létales restent dans le même ordre de grandeur

S’il est possible que cette victimation ait cru entre le milieu des années 1980 et le milieu de la décennie suivante [8], en tous cas elle oscille depuis sans marquer aucune tendance claire à l’augmentation ou à la baisse : en 2015-16 comme en 1994-95, on se retrouve autour de 3 % d’agressés (tableau 1). Les données franciliennes laissent à voir la même absence de tendance globale, même si, dans le détail, les résultats des deux enquêtes ne semblent pas évoluer de conserve (figure 2). Des enquêtes locales réalisées au milieu de la décennie précédente dans le nord de la banlieue parisienne affichaient parfois des résultats supérieurs aux données nationales.

Figure 2 : Agressions physiques non létales (prévalences dans différentes enquêtes-1984-2016)

HTML5 Icon Sources : CESDIP, INSEE, IAU-IdeF Champ : variable selon les enquêtes

On sera attentif à l’importance de la multivictimation : même avec la troncature [3+=4] [9], elle est nettement plus élevée que les nombres moyens observés pour les infractions patrimoniales. On peut en déduire que les petites minorités de populations soumises à ces victimations le sont de manière répétitive, ce qui doit encore accroître l’alarme.

Tableau 1 : Agressions physiques non létales (enquêtes nationales 1984-2016)


 % d’agressés physiquement dans la population

(prévalence)

nombre moyen d’agressions physiques par victime

(multivictimation)

 % d’agressions physiques dans la population

(incidence)

CESDIP 1984-85

1,76

1,28

2,25

EPCV 1994-95

3,02

1,65

4,98

EPCV 1995-96

2,02

1,66

3,35

EPCV 1996-97

2,88

1,69

4,85

EPCV 1997-98

2,97

1,40

4,14

EPCV 1998-99

2,71

1,59

4,31

EPCV 1999-2000

2,70

1,69

4,63

EPCV 2000-01

2,97

1,79

5,30

EPCV 2001-02

2,68

1,71

4,59

EPCV 2002-03

2,61

1,67

4,35

EPCV 2003-04

2,70

1,83

4,94

EPCV 2004-05

2,58

2,01

5,19

CVS 2005-06

2,48

1,63

4,04

CVS 2006-07

2,84

1,61

4,58

CVS 2007-08

2,97

1,70

5,04

CVS 2008-09

3,01

1,62

4,88

CVS 2009-10

2,66

1,47

3,91

CVS 2010-11

2,67

1,67

4,46

CVS 2011-12

2,75

1,58

4,35

CVS 2012-13

2,82

1,55

4,36

CVS 2013-14

2,68

1,58

4,24

CVS 2014-15

2,89

1,53

4,41

CVS 2015-16

2,63

1,71

4,51

Sources : CESDIP, INSEE Champ : France métropolitaine

Par voie de conséquence, le taux d’agression physique (incidence) navigue dans un ordre de grandeur nettement plus élevé que celui des agressés (prévalence), mais toujours sans tendance nette ni à la croissance ni à la décroissance (tableau 1). Ceci dit, l’agression physique couvre une vaste gamme d’incidents allant du simple coup de poing à la blessure. On a donc intérêt à s’interroger sur l’évolution des cas les plus caractérisés (tableau 2). Toutes les enquêtes françaises ont retenu l’ancien seuil légal, celui d’une incapacité de travail supérieure à huit jours [ITT>8 jours]

Tableau 2 : Agressions physiques caractérisées (enquêtes nationales 1984-2016)


% d’agressés sérieusement dans la population

(prévalence)

nombre moyen d’agressions caractérisées par victime

(multivictimation)

% d’agressions caractérisées dans la population

(incidence)

CESDIP 1984-85

0,14

1,33

0,19

EPCV 1994-95

0,26

1,48

0,39

EPCV 1995-96

0,10

1,64

0,16

EPCV 1996-97

0,24

1,27

0,30

EPCV 1997-98

0,12

1,53

0,18

EPCV 1998-99

0,22

1,81

0,40

EPCV 1999-2000

0,20

1,98

0,40

EPCV 2000-01

0,16

2,15

0,34

EPCV 2001-02

0,20

1,46

0,29

EPCV 2002-03

0,25

1,83

0,46

EPCV 2003-04

0,25

1,60

0,40

EPCV 2004-05

0,16

1,62

0,26

CVS 2005-06

0,19

1,50

0,28

CVS 2006-07

0,12

1,44

0,17

CVS 2007-08

0,10

1,81

0,18

CVS 2008-09

0,09

1,47

0,13

CVS 2009-10

0,10

1,58

0,16

CVS 2010-11

0,09

1,40

0,13

CVS 2011-12

0,14

1,27

0,18

CVS 2012-13

0,14

1,27

0,18

CVS 2013-14

0,09

1,43

0,13

CVS 2014-15

0,12

1,28

0,15

CVS 2015-16

0,14

1,21

0,17

Sources : CESDIP, INSEE Champ : France métropolitaine

Le périmètre des victimes est alors à la limite de ce qui est statistiquement observable, entre un et deux dixièmes de points. À ce niveau, on ne peut guère gloser sur des évolutions, simplement relever l’étiage où l’on se situe. La figure 3 permet de comparer les résultats nationaux à ceux des enquêtes franciliennes : ces dernières se situent dans un ordre de grandeur qui dépasse à peine le niveau national, mais les évolutions divergent de manière systématique. Toutefois, la faiblesse des taux et les différences de protocole empêchent d’aller trop loin dans la comparaison. Quelques enquêtes locales réalisées par le CESDIP au milieu de la décennie précédente laissaient voir des scores plus élevés notamment dans des communes du nord de la banlieue parisienne ; toutefois, les ordres de grandeur ne dépassaient pas 1% en deux ans. De manière étonnante, on retrouve ici la forte multivictimation observée dans l’ensemble des agressions physiques : une partie au moins de ces victimes de violences graves l’a été de façon répétitive.

Si le taux d’agressions (incidence) se situe alors dans un ordre de grandeur plus élevé que celui d’agressés (prévalence), on reste toutefois à des niveaux très faibles : on n’atteint jamais un demi-point et même l’enquête la plus récente n’arrive pas à deux-dixièmes de points.

Figure 3 : Agressions physiques caractérisées (prévalences dans différentes enquêtes 1984-2016)

HTML5 Icon Sources : CESDIP, INSEE, IAU-IdeF Champ : variable selon les enquêtes

Si l’élargissement continu de la définition du délit de coups et blessures volontaires rend impossible le recours aux statistiques de police pour estimer l’évolution des agressions physiques caractérisées [10], on peut néanmoins tenter une comparaison pour l’ensemble des violences physiques : dans ce cadre plus large, l’effet de l’inflation législative sera peut-être moins sensible. Il ne faut pas se dissimuler toutefois que la validité de cette source est devenue très fragile quand il s’agit d’estimer l’évolution de la violence.

Tableau 3 : Agressions physiques non létales (enquêtes et statistiques de police, en milliers –1984-2016)


nombre estimé d’agressions physiques selon les enquêtes

(incidence)

nombre estimé d’agressions physiques avec dépôt de plainte selon les enquêtes

(incidence apparente)

statistiques policières

CESDIP1984-85

1 023 [846-1 201]

557 [454- 660]

204

1985-86



194

1986-87



182

1987-88



200

1988-89



227

1989-90



243

1990-91



262

1991-92



280

1992-93



291

1993-94



306

EPCV 1994-95

2 304 [1 889-2 719]

879 [706-1 052]

317

EPCV 1995-96

1 562 [1 324-1 800]

477 [390-565]

326

EPCV 1996-97

2 281 [1 987-2 575]

582 [490-675]

347

EPCV 1997-98

1 970 [1 713-2 227]

825 [698-953]

366

EPCV 1998-99

2 048 [1 755-2 342]

955 [810-1 101]

394

EPCV 1999-00

2 188 [1 870-2 506]

997 [841-1 153]

441

EPCV 2000-01

2 517 [2 180-2 855]

1 076 [903-1 249]

504

EPCV 2001-02

2 190 [1 895-2 486]

1 085 [927-1 243]

550

EPCV 2002-03

2 072 [1 777-2 366]

928 [787-1 070]

562

EPCV 2003-04

2 423 [2 207-2 640]

955 [858-1 051]

563

EPCV 2004-05

2 569 [2 339-2 800]

939 [843-1 036]

576

CVS 2005-06

2 009 [1 822-2 197]

585 [530-639]

607

CVS 2006-07

2 284 [2 084-2 485]

787 [718-856]

623

CVS 2007-08

2 545 [2 327-2 763]

610 [558-663]

626

CVS 2008-09

2 451 [2 239-2 664]

782 [714-850]

642

CVS 2009-10

1 969 [1 789-2 148]

574 [521-626]

660

CVS 2010-11

2 261 [2 056-2 467]

760 [691-829]

669

CVS-2011-12

2 221 [2 007-2 436]

801 [724-878]

677

CVS 2012-13

2 245 [2 039-2 452]

749 [680-818]

686

CVS 2013-14

2 195 [1 986-2 403]

738 [668-808]

686

CVS 2014-15

2 282 [2 073-2 491]

745 [677-813]

693

CVS 2015-16

2 347 [2 115-2 579]

784 [706-861]

701

Sources : CESDIP, INSEE, SSM-SI Champ : France métropolitaine

Les valeurs entre crochets représentent les bornes des intervalles de confiance et celle qui précède les crochets la valeur à mi-chemin.

Enquêtes et statistiques de police se situent dans des ordres de grandeur très différents (tableau 3 et figure 4), bien plus différents en tous cas que ce qui est observé pour la délinquance patrimoniale. Toutefois, cet écart qui tournait autour de 5 à 1 dans les années 1990 s’est ultérieurement quelque peu réduit dans la mesure où la courbe policière croît alors que celle des enquêtes est globalement stable. La raison de cette convergence est probablement à chercher dans le mouvement législatif qui a transformé en délits (enregistrés dans la statistique policière) une bonne partie des anciennes contraventions de cinquième classe (que cette statistique ignore).

Figure 4 : Agressions physiques non létales (enquêtes et statistiques de police, en milliers 1984-2016)

HTML5 Icon Sources : CESDIP, INSEE, SSM-SI Champ : France métropolitaine

Jusqu’en 2004-05, les enregistrements policiers se situent toujours en dessous du nombre de cas où les agressés ont déclaré avoir déposé plainte, mais il semble que les enquêtes antérieures à cette époque aient surestimé l’importance de la plainte. Ultérieurement, statistiques policières et nombre de plaintes indiquées par les enquêtes se situent à peu près dans le même ordre de grandeur ce qui suggère un enregistrement systématique par l’administration des déclarations des victimes.

Au total, aucun indicateur crédible ne plaide en faveur d’une croissance significative des violences physiques, en tous cas depuis le milieu des années 1990 : on se situe toujours autour de 3% d’agressés et de moins de 5% d’agressions par période de deux ans.

IV. Les agressions sans contact physique

Quand on demande aux enquêtés s’ils ont été agressés, on relève qu’une grande partie des réponses ne correspondent pas à une agression physique, qu’il n’y a eu ni blessures ni même coups. Il peut alors s’agir de menaces, d’attitudes menaçantes, de racket, voire même de vol de force réduit à un simple arrachage sans autre violence. Il est utile d’évaluer leur évolution dans la mesure où ils peuvent témoigner d’une violence de basse intensité qui traduit une rugosité sociale, une difficulté de coexistence. Mais l’interrogation demande un certain savoir-faire pour ne pas risquer d’inciter l’enquêté à chercher des cas qu’il n’aurait pas classé spontanément parmi les agressions mais qu’il va extirper de sa mémoire pour satisfaire l’enquêteur qui l’interroge en détail sur les menaces, les injures…

Tableau 4 : Agressions sans contact physique (enquêtes nationales-1984-2016)


% d’agressés sans contact dans la population

(prévalence)

nombre moyen d’agressions sans contact par victime

(multivictimation)

% d’agressions sans contact dans la population

(incidence)

CESDIP 1984-85

2,09

1,31

2,74

EPCV 1994-95

2,49

1,89

4,71

EPCV 1995-96

3,39

1,91

6,49

EPCV 1996-97

3,40

1,74

5,92

EPCV 1997-98

2,98

1,59

4,73

EPCV 1998-99

4,12

2,21

9,09

EPCV 1999-2000

4,21

2,28

9,59

EPCV 2000-01

4,57

2,19

10,00

EPCV 2001-02

4,27

2,23

9,52

EPCV 2002-03

4,09

2,30

9,41

EPCV 2003-04

4,35

2,35

10,21

EPCV 2004-05

7,65

2,54

19,43

CVS 2005-06

15,77

2,70

42,64

CVS 2006-07

16,20

2,59

41,89

CVS 2007-08

15,45

2,64

40,73

CVS 2008-09

14,66

2,53

37,10

CVS 2009-10

14,64

2,63

38,55

CVS 2010-11

13,83

2,51

34,72

CVS 2011-12

14,80

2,69

39,87

CVS 2012-13

14,78

2,53

37,45

CVS 2013-14

14,85

2,62

38,91

CVS 2014-15

15,25

2,59

39,56

CVS 2015-16

15,37

2,50

38,40

Sources : CESDIP, INSEE Champ : France métropolitaine

Jusqu’en 2003-04, cette victimation augmente régulièrement : le périmètre des agressés passe de 2 à plus de 4% (tableau 4). Mais l’évolution ultérieure est surprenante : cette prévalence double brusquement en 2004-05 et double à nouveau en 2005-06. On soupçonne des modifications de protocole. En effet, la première fois, la question a été modifiée pour préciser explicitement à l’enquêté qu’il devait tenir compte des agressions seulement verbales [11] ; la seconde fois, les nouvelles enquêtes CVS ont substitué au module unique sur les agressions des modules particuliers sur les agressions physiques, les vols violents, les menaces et les injures. L’effet de ces changements de protocole a été dramatique. On est conforté dans cette interprétation par l’observation des enquêtes IAU-ÎdF dont le protocole n’a pas changé depuis l’origine. On observe bien, en Île-de-France, une poussée (sans lendemain) en fin de période des agressions sans contact physique, mais son ordre de grandeur n’a aucun rapport avec les décrochages de la courbe nationale (figure 5). L’ordre de grandeur indiqué par les dernières enquêtes nationales n’est pas plus faux que le précédent, simplement il ne mesure pas la même chose parce qu’il ne pose pas la même question. Du coup, cet indicateur devient incapable d’estimer l’évolution sur le long terme des agressions non physiques. On voit par-là comment la règle princeps de la gestion des enquêtes de victimation est la stabilité de leur protocole de mesure.

Figure 5 : Agressions sans contact physique (prévalences dans différentes enquêtes 1984-2016)

HTML5 Icon Sources : CESDIP, INSEE, IAU-IdeF Champ : variable selon les enquêtes

On ne sera pas surpris d’observer que ces agressés sont victimes de manière bien plus répétitive [12] que pour les victimations patrimoniales ou même les agressions physiques (tableau 4). Du coup, le pourcentage de faits (incidence) se situe dans des ordres de grandeur sans commune mesure avec ceux où se situe le pourcentage d’agressés (prévalence).

Si nous sommes dans l’incapacité de dire si ce type de victimation a poursuivi depuis le milieu de la dernière décennie la croissance régulière que l’on observait jusqu’à ce moment, du moins nous pouvons imaginer que son ‘irritant’ tient moins à la gravité de chaque incident qu’à sa répétition. Des ‘piqûres d’épingle’ peuvent devenir insupportables si elles se renouvellent de jour en jour.

La statistique de police indique un ordre de grandeur tout à fait disproportionné par rapport à celui suggéré par les enquêtes (même avant les maladresses du milieu de la dernière décennie). On n’est pas du tout sur la même planète (tableau 5 et figure 6).

Tableau 5 : Agressions sans contact physique (enquêtes et statistiques de police, en milliers – 1984-2016)


nombre estimé d’agressions sans contact selon les enquêtes

(incidence)

nombre estimé d’agressions sans contact avec dépôt de plainte selon les enquêtes

(incidence apparente)

statistiques policières

CESDIP 1984-85

1 248 [1 089-1 406]

393 [343-442]

29

1985-86



30

1986-87



28

1987-88



41

1988-89



57

1989-90



60

1990-91



62

1991-92



63

1992-93



66

1993-94



79

EPCV 1994-95

2 180[1 829-2 532]

611 [512-709]

95

EPCV 1995-96

3 027 [2 732-3 322]

976 [881-1 071]

102

EPCV 1996-97

2 782 [2 508-3 056]

753 [678-827]

108

EPCV 1997-98

2 247 [2 003-2 491]

494 [440-547]

115

EPCV 1998-99

4 319 [3 929-4 710]

637 [579-695]

121

EPCV 1999-00

4 531 [4 116-4 946]

776 [705-847]

131

EPCV 2000-01

4 746 [4 337-5 154]

822 [752-893]

146

EPCV 2001-02

4 547 [4 150-4 945]

855 [780-930]

166

EPCV 2002-03

4 482 [4 090-4 874]

860 [785-935]

183

EPCV 2003-04

5 011 [4 728-5 294]

642 [606-678]

196

EPCV 2004-05

9 621 [9 210-10 033]

855 [819-892]

208

CVS 2005-06

21 212 [20 483-21 941]

1 279 [1 235-1 323]

219

CVS 2006-07

20 888 [20 176-21 601]

1 443 [1 394-1 493]

226

CVS 2007-08

20 563 [19 841-21 285]

1 269 [1 224-1 313]

234

CVS 2008-09

18 635 [17 947-19 322]

1 176 [1 132-1 219]

239

CVS 2009-10

19 417 [18 710-20 124]

1 113 [1 072-1 153]

239

CVS 2010-11

17 594 [16 933-18 255]

1 043 [1 004-1 083]

239

CVS 2011-12

20 365 [19 572-21 158]

1 354 [1 302-1 407]

241

CVS 2012-13

19 290 [18 565-20 015]

1 229 [1 183-1 275]

253

CVS 2013-14

20 143 [19 383-20 903]

1 269 [1 221-1 317]

280

CVS 2014-15

20 483 [19 721-21 246]

1 008 [970-1 045]

317

CVS 2015-16

19 985 [19 223-20 746]

1 143 [1 100-1 187]

337

Sources : CESDIP, INSEE, SSM-SI Champ : France métropolitaine

Les valeurs entre crochets représentent les bornes des intervalles de confiance et celle qui précède les crochets la valeur à mi-chemin.

On ne doit pas s’en étonner. Le taux de plainte est ici très faible. Il ne cesse de décroître, même avant la substitution des CVS aux EPCV [13]. On a même l’impression que la propension à la plainte varie en sens inverse de l’accroissement du périmètre de ces agressés sans contact physique. Faut-il en déduire qu’au fil du temps ils se découragent d’informer les autorités (peut-être parce qu’ils ont constaté l’inefficacité de cette démarche ?) ou qu’ils se mettent (dans leur réponse à l’enquêteur) à prendre en compte des faits qu’ils auraient précédemment écartés comme trop menus et dont ils n’auraient pas osé faire part à la police ou à la gendarmerie ? Les données disponibles ne permettent guère de trancher entre ces interprétations. Les chiffres policiers se situent toujours très en dessous du nombre de plaintes, ce qui permet de supposer que nombre de cas débouchent soit sur des procédures contraventionnelles soit sur de simples enregistrements en main courante sans établissement de procès-verbal ni transmission au parquet.

Figure 6 : Agressions sans contact physique (enquêtes et statistiques de police, en milliers – 1984-2016)

HTML5 Icon Sources : CESDIP, INSEE, SSM-SI Champ : France métropolitaine

Malgré la disproportion entre les deux sources, retenons que la statistique policière indique une croissance continue. Jusqu’au milieu de la dernière décennie, ce mouvement était bien corrélé avec celui indiqué par les enquêtes, dont il traduisait la tendance sinon l’ordre de grandeur. Au contraire, on ne retrouve pas dans les données policières les plus récentes l’érosion que laissent à voir les CVS. Faut-il en déduire que l’ancienne cohérence entre les deux sources a désormais disparu ?

Conclusion

Il est particulièrement malaisé d’estimer l’évolution des agressions sur le long terme. Tout se passe en effet comme si les différentes sources avaient été soumises à des distorsions qui visaient toujours à tenter de trouver le plus de violences possible [14]. Malgré ces difficultés, on peut conclure que (hors attentats terroristes) l’homicide se trouve actuellement à un étiage, que les victimes d’agressions physiques oscillent depuis le milieu des années 1990 dans le même ordre de grandeur, autour de 3 % sur 2 ans, qu’enfin la violence sans contact physique a crû régulièrement jusqu’au milieu de la première décennie du siècle, mais qu’on ne peut pas se prononcer sur l’évolution ultérieure.

Notes

Références