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Observatoire Scientifique du Crime et de la Justice


Choix Méthodologiques

Certains problèmes doivent être résolus pour tenir compte de la forme particulière des données à sérialiser.

La période couverte par chaque enquête

Comme chaque campagne nationale concerne les deux années antérieures, les résultats de deux enquêtes consécutives comportent un recouvrement d’une année – par exemple 2011 figure dans la période observée par l’enquête 2012 mais aussi par l’enquête 2013. En ne retenant que la dernière année de chaque campagne, on évite tout recouvrement mais plusieurs éléments plaident en faveur de la prise en compte des deux années :

un phénomène d’oubli : quand l’année la plus récente (n-1) de la période observée dans une campagne devient l’année la plus ancienne (n-2) de la période sous examen dans la campagne suivante, on observe une forte déperdition des réponses lors de la seconde passation. un télescopage vers l’avant : des incidents localisés en (n-1) lors de l’enquête en n tendent à être reclassés par les enquêtés en (n-1) lors de l’enquête en (n+1) alors qu’ils devraient se retrouver en (n-2). Ainsi, conserver chaque fois les deux années observées dans chaque enquête permet de stabiliser les taux, de les ‘moyenner’ en quelque sorte en amortissant les effets combinés de l’oubli et du télescopage. Cette manière de procéder revient à opérer sur des sortes de moyennes mobiles.

La période observée dans les enquêtes régionales et locales est de trois ans. A fins de comparaison avec les données nationales, on n’a pris en compte que les deux dernières de ces trois années.

La multivictimation

Un deuxième problème concerne le nombre de fois où un même individu peut avoir été victime de la même sorte d’incident au cours des deux ans couverts par l’enquête.

L’intensité d’une victimation dépend de deux paramètres :

le périmètre de la population touchée mesuré par la prévalence;

la répétitivité de cette victimation mesurée par l’incidence.

On calcule donc un nombre moyen de victimations. La plupart des enquêtés annoncent une ou quelques victimations au cours de la période observée, mais un petit nombre avance des chiffres beaucoup plus élevés, 80 ou 120… On peut admettre sans difficulté qu’un enquêté est capable de compter avec précision un petit nombre d’incidents, il est beaucoup plus douteux qu’un chiffre élevé puisse correspondre à un décompte précis. Il est vraisemblable qu’il s’agit plutôt d’une façon imagée de dire ‘beaucoup’. Pour éviter que le petit nombre d’enquêtés avançant des chiffres d’incidents très élevés pèse démesurément sur la valeur moyenne, on pratique généralement une troncature (capping). Une autre raison incline aussi à procéder ainsi : le recours à une valeur centrale comme la moyenne n’a de sens que si la distribution est à peu près normale, ce qui ne serait pas le cas si on maintenait une queue de comète de valeurs très élevées.

Dans les sérialisations nationales, la valeur de la troncature est imposée d’emblée pour des raisons d’homogénéité de la série, puisque les EPCV avaient choisi de pratiquer une troncature a priori telle que [3+=4] qu’il faut donc adopter pour toutes les autres enquêtes.

Calculer un nombre moyen de victimations sans pratiquer de troncature conduirait à des résultats supérieurs à ceux observés quand une troncature est utilisée. Cependant, la différence est en règle habituelle plus faible pour les enquêtes nationales opérant sur une plus courte période que pour les enquêtes régionales ou locales. Pour les agressions cependant, on observe toujours une différence notable entre le nombre moyen de victimations calculé sans troncature et celui qui l’est après ce préalable (Robert & al., 2008).

Les violences à répétition

Un troisième problème naît du fait que les enquêtes n’interrogent en détail, pour chaque victimation, que sur l’incident le plus récent. Cette façon de faire ne crée pas de difficulté particulière pour les différentes victimations patrimoniales : chacune constitue un ensemble suffisamment homogène pour qu’on n’ait pas à s’interroger sur le degré de ressemblance entre l’incident le plus récent et les autres. Il en va différemment pour les agressions qui recouvrent une grande variété de situations. Or, ce problème de l’intensité constitue un des principaux aspects de cette victimation.

Lors d’une ébauche antérieure de mise en série (Lagrange & al., 2004), nous avions conclu que le postulat selon lequel ‘les incidents précédents sont de même gravité’ exagérait la fréquence des agressions les plus sérieuses. Nous avions donc appliqué un coefficient correcteur à toutes les enquêtes en supposant, faute d’autre information, que l’excès observé dans cette enquête se retrouvait tel quel toutes les autres années.

Cependant, il est difficile de décider de la valeur d’un coefficient correcteur applicable à toutes les enquêtes : celui tiré de l’enquête sur 1997-1998 reste isolé dans un nombre d’enquêtes nationales qui a sérieusement grandi ; et les observations issues de monographies urbaines ne fournissent pas un coefficient stable applicable d’emblée à des données nationales. En fin de compte, nous ne redresserons pas les données par sorte d’agression ; nous calculerons la multivictimation en supposant que les violences antérieures sont de même nature que la plus récente, la seule décrite en détail.

Dans les enquêtes CVS, on n’interroge plus globalement sur les agressions en général, mais séparément sur les violences physiques, les menaces, les injures et les vols violents et, pour chacune de ces catégories, on interroge ensuite en détail sur le plus récent incident seulement. On explique plus bas la solution permettant d’en comparer les résultats à ceux des autres enquêtes.

La comparaison avec d’autres mesures de la délinquance

Une autre source, les statistiques de police, enregistre les procès-verbaux adressés par la police et la gendarmerie nationales au parquet pour des crimes et délits. En sont exclus les contraventions, le contentieux de circulation, les homicides et blessures par imprudence, des affaires traitées par d’autres institutions, comme le fisc, la douane, l’inspection du travail ou la Commission des opérations de bourse. Cette statistique est tenue par un nouveau Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSM-SI)[1] qui met en ligne des notes d’actualité, de conjoncture, de thème et de méthode sous le titre Interstats. Ce SSM-SI sélectionne dans les données policières un certain nombre d’indicateurs : homicides, coups et blessures volontaires, vols avec armes, vols avec violences sans arme, cambriolages de logements, vols de véhicules motorisés, vols dans des véhicules, vols d’accessoires sur véhicules automobiles, vols sans violence contre des personnes. Cette sélection représente 28 des 107 index dont les unités de compte varient selon l’index. Ce comptage institutionnel peut servir à analyser l’action des organisations et de leurs agents ; quant à l’utiliser pour dénombrer les situations susceptibles d’une qualification pénale, ce ne peut être qu’à titre de variable proxy dont il faut, à chaque fois, vérifier empiriquement la représentativité.

Les enquêtes de victimation et les données policières obéissant à des logiques différentes, les rendre comparables suppose de délicats exercices méthodologiques parce que :

Concrètement, leur mise en comparaison suppose de procéder à des transformations de données d’un côté et de l’autre. Si on rapporte le taux d’incidence à la population de référence (ménages ou individus), on obtient des estimés en valeur absolue. On parvient alors à une mesure comparable à celle des statistiques policières. Reste à sélectionner parmi les index disponibles (Robert Ph., 2009, (dir.) (1)) ceux comparables aux catégories des enquêtes.

Pour analyser la différence entre les deux sources, on recourt à l’incidence apparente où l’on ne tient compte que des victimations pour lesquelles les enquêtés déclarent avoir déposé plainte. Si l’on admet que, pour la criminalité à victime directe, la police est principalement approvisionnée par les plaintes, ses comptages doivent en principe s’inscrire dans l’intervalle de confiance de ces estimés d’incidence apparente.

Deux difficultés risquent de rendre malaisée dans l’avenir la comparaison des résultats d’enquête avec ces statistiques de police et de gendarmerie. D’une part, l’adoption de nouveaux regroupements oblige à rechercher les anciens index pour établir la continuité des séries. En l’état des données disponibles, cet exercice semble facile à l’échelle nationale, mais il pourra s’avérer plus ardu quand on descend à un niveau régional. D’autre part, la Police nationale et la Gendarmerie nationale ont entrepris, chacune de son côté, de modifier profondément leur systèmes de collecte de l’information statistique. Un rapport de l’Inspection générale de l’Administration, épaulée par celle de l’INSEE, a établi que ces réformes ont été engagées d’une manière qui a créé une rupture statistique dans les données de la Gendarmerie à partir de 2012[2] et dans celles Police nationale au moins entre 2013 et 2015[3]. Au total, le rapport des inspections estime que cette source ne sera pas utilisable avant le début de 2017[4]. Depuis le SSM-SI a procédé à des corrections destinées à tenir compte de ces perturbations au moins pour les indicateurs qu’il a sélectionnés[5]. En l’absence de correction d’ensemble des effets des réformes entreprises par la police et la gendarmerie, en l’absence également de correction des mauvaises pratiques d’enregistrement relevées par l’inspection générale de l’administration pour la période 2007-2012, les données policières que nous utilisons à titre de comparaison avec les enquêtes de victimation doivent être regardées avec circonspection. Nous tentons d’indiquer chaque fois le degré de confiance que l’on peut leur accorder.

Par ailleurs, dans quelques cas où les enquêtes de victimation étaient muettes, on a mobilisé à leur place des statistiques publiques extra-pénales. La statistique sanitaire des causes de décès en est l’exemple le plus connu. Elle exploite les certificats médicaux préalables à la délivrance d’un permis d’inhumer et détaille les causes de décès, procurant ainsi une information alternative sur l’homicide volontaire depuis 1930, une criminalité quantitativement restreinte, mais très sensible. La comparaison avec la statistique de police est rendu aisée par le recours dans les deux cas à une même unité de compte, la personne décédée.

Il nous arrive aussi de recourir à des statistiques publiques extra-pénales pour préciser la signification des données provenant des enquêtes de victimation. C’est notamment le cas pour les débits frauduleux grâce à l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement (OSMP) de la Banque de France.